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FULL E SECRET DES ALPES — CHAPITRE 2

By trennui

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L’intérieur de la vieille cabane en bois respirait la tourbe, le pin résineux et la cendre tiède. Dehors, la tempête commençait à tisser ses fils blancs le long des vitres, étouffant le monde dans un silence cotonneux.

Un feu de cheminée crépitait doucement, projetant des éclats dorés sur les rondins bruts de la pièce.

Éléonore était assise sur une chaise de paille près de l'âtre, berçant contre sa poitrine le nourrisson endormi. La lettre froissée de sa sœur reposait sur ses genoux comme une relique sacrée.

Marc, silencieux, s'approcha et posa deux tasses fumantes en terre cuite sur la table basse. Ses mains, burinées par les hivers alpins et le rude labeur de la montagne, contrastaient avec la délicatesse de la scène.

— Elle n'est pas morte par simple fatalité… murmura Éléonore, la voix brisée par l’émotion, les yeux fixés sur les flammes. Cette lettre évoque une dette, un pacte secret scellé autrefois entre notre famille et les gardes de la vallée.

Pourquoi ma sœur a-t-elle choisi de fuir ici il y a dix ans, en rejetant tout ce que nous étions ?

Marc s’assit en face d’elle. Son regard, d’un bleu profond semblable aux lacs d'altitude sous la brume, portait le poids des années et des secrets gardés.

— Elle ne fuyait pas seulement un nom ou une famille, Éléonore, dit-il d'une voix grave et posée. Elle fuyait un destin tracé par d’autres, une cage dorée où l’on oublie comment battre des ailes.

Ici, dans ces montagnes, les titres s’effacent. Seuls les actes et le souffle de la vie ont un prix. Elle a choisi la liberté, même si cela signifiait s'isoler du monde.

Près d'eux, le petit Jules s'était approché sans bruit. De ses yeux clairs, il tendit la main pour effleurer le châle en lin blanc qu’portait Éléonore.

— Maman disait toujours que les anges descendaient des sommets en blanc pour veiller sur nous quand la tempête gronde… murmura l'enfant, l'air grave. Est-ce que vous êtes notre ange, Madame ?

Éléonore sentit une larme chaude échapper à ses cils et glisser le long de sa joue. Elle écarta les cheveux blonds du petit garçon avec une infinie tendresse.

— Non, mon chéri… Je ne suis qu'une sœur qui est arrivée trop tard. Mais je te jure sur ce feu que plus jamais personne ne vous arrachera à moi.

La nuit s'installa, profonde et glaciale. Sur une table en bois vermoulu, au milieu de la pièce, reposaient les derniers biens de la défunte : une vieille boussole de poche, une photo jaunie de deux jeunes filles riant dans un champ de lavande, et une boîte à musique en bois sculpté.

Éléonore l'attira vers elle et tourna doucement la clef. Des notes cristallines, mélancoliques et lointaines s’échappèrent, emplissant la cabane d’un écho d’un autre temps.

— Cette mélodie… souffla Éléonore, les yeux fermés. Nous la jouions chaque soir d'hiver à Genève, bien avant que nos vies ne se brisent. Elle s'en est souvenue jusqu'à la fin.

— Elle n'a jamais cessé de parler de vous, répondit Marc en se tournant vers la fenêtre où le vent hurlait désormais.

Même au cœur de la fièvre, dans ses derniers instants, elle murmurait votre nom en serrant ce bracelet en argent contre sa paume. Elle savait que vous viendriez. C'était sa seule certitude.

Éléonore leva les yeux vers lui, l’âme mise à nu.

— Le temps nous a volé dix années, Marc. Qu'est-ce qu'il nous reste maintenant ?

L'homme de la montagne marqua un temps d'arrêt, regardant tour à tour le bébé endormi et le petit Jules.

— L'avenir de ces enfants. C’est tout ce qui importe. La montagne ne pardonne rien à ceux qui s'accrochent aux fantômes du passé, mais elle offre toujours un refuge à ceux qui protègent l'avenir.

Le lendemain matin, les nuages s’étaient déchirés pour laisser place à un soleil éclatant. La neige fraîche recouvrait la vallée d'un blanc pur et aveuglant, étincelant sous le givre des sapins centenaires.

Éléonore, drapée dans un lourd manteau de laine par-dessus ses vêtements clairs, poussa la porte de la cabane et sortit sur le perron en bois. L'air des Alpes, vif et glacé, lui emplit les poumons d'une clarté absolue.

Jules courait déjà dans la poudreuse en riant aux éclats, pourchassant un petit chien de montagne aux poils épais. Marc se tenait près d'elle, appuyé contre la rampe, observant la vallée paisible.

— L'air est si pur ici, murmura Éléonore, comme si le monde entier venait d'être lavé de ses tourments pendant la nuit.

— La montagne ne lave rien, Éléonore, répondit Marc avec un sourire discret, plissant les yeux contre l'éblouissement blanc. Elle recouvre tout d'un silence immense. C’est à nous de choisir les empreintes que nous y laisserons.

Éléonore tourna la tête vers lui, son visage autrefois empreint de douleur affichant désormais une sérénité nouvelle.

— Je ne retournerai pas à Genève. Mes racines sont ici désormais, ancrées dans cette terre que ma sœur a tant aimée.

Marc posa une main large et rassurante sur la balustrade de bois, tout près de la sienne.

— Alors, bienvenue chez vous, Éléonore. L'hiver sera long, mais le feu, ici, ne s'éteindra plus jamais.