L'Accusation — Chapitre 2 (Récit)
By trennui
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Le silence qui suivit le fracas de la coupe de champagne fut plus lourd que le cristal brisé.
Dans la somptueuse salle de réception parisienne, les lustres en cristal semblaient soudain projeter une lumière crue, impitoyable, éclairant les visages figés de la haute société.
Édouard ne bougeait pas. Debout au milieu du marbre poli, il tenait le petit Louis contre son épaule.
L'enfant, emmitouflé dans une veste de velours trop grande qu'on lui avait prêtée pour le réchauffer, reniflait doucement en enfouissant son visage mouillé de larmes dans le cou de son protecteur.
Les petits poings crispés du garçon agrippaient le tissu du smoking noir d'Édouard comme une bouée de sauvetage.
— Édouard... Calme ta colère. Faire un tel scandale au milieu de cette soirée... Est-ce bien digne de notre rang ?
La voix venait de la mezzanine. Henri descendait les marches d'un pas mesuré, son costume tiré à quatre épingles contrastant avec le chaos émotionnel de la pièce.
Il s'interposa avec une assurance hautaine entre Madame Lefèvre et Édouard, tentant de colmater les brèches de cette soirée mondaine qui virait au cauchemar.
— Ce qui est arrivé à l'enfant relève de la fatalité, pas d'un crime délibéré, ajouta Henri d'un ton faussement conciliant.
Édouard laissa échapper un rire court, amer, un son rauque qui fit tressaillir les invités les plus proches.
— La fatalité ? Henri, regarde-le ! hurla presque Édouard, les yeux injectés de sang. Il a erré seul pendant des heures dans le froid boueux de la banlieue pendant qu'ici, on célèbre l'hypocrisie avec du champagne millésimé !
Madame Lefèvre, tremblante, reprit peu à peu contenance. Elle écrasa une larme de panique sur sa joue poudrée et redressa son collier de diamants d'un geste altier mais saccadé.
— J'avais confié la surveillance au personnel ! se défendit-elle d'une voix chevrotante, cherchant des yeux l'approbation de l'assemblée. Je ne pouvais pas tout voir... J'ai tant de responsabilités pour cette fondation !
Tu m'accuses injustement, Édouard. Ton père lui-même aurait su garder la tête froide.
Soudain, le ton d'Édouard changea. Il s'accroupit lentement pour être à la hauteur de Louis. Sa voix, qui résonnait de rage pure quelques secondes plus tôt, se fit soudain d'une douceur poignante, bien que tranchante comme une lame de rasoir.
— Mon père est mort en croyant que cette famille avait encore une âme, murmura-t-il pour l'enfant, tout en jetant un regard de feu à la vieille femme.
Tu as abandonné le plus fragile de nous tous pour brider ta vanité mondaine, Hélène. Regarde ses mains gelées.
Henri esquissa un imperceptible sourire, un tic nerveux trahissant l'agacement au coin de ses lèvres. Il posa une main protectrice, théâtrale et fausse, sur l'épaule de Madame Lefèvre.
Un coin de dossier dépassait de sa poche intérieure, lourd de secrets financiers que personne ici n'osait nommer.
— Ne dramatisons point, tenta de minimiser Henri. Si le problème est d'ordre financier ou lié à la tutelle, nous pouvons régler cela demain, dans un bureau, loin des regards curieux de la presse.
Édouard se releva d'un bloc, tel un ressort tendu à l'extrême. Il fixa Henri avec un mépris total.
— Dans un bureau ? Pour que vous puissiez étouffer l'affaire comme vous l'avez fait pour les comptes de la succession ? Ne touche pas à ma mère, Henri. Et recule.
Sans attendre une réponse, Édouard souleva à nouveau Louis dans ses bras, le protégeant du monde entier. Il pivota vers la sortie dorée. Sous leurs pas, les éclats de verre scintillaient comme des étoiles brisées.
Avant de franchir le seuil de cette cage dorée, Édouard jeta un dernier regard de glace à la foule silencieuse.
— La fête est finie, proclama-t-il d'une voix sourde qui résonna dans le grand hall. Demain matin, la justice entrera ici. Et cette fois, aucun de vos diamants ne pourra racheter votre silence.
La lourde porte en chêne s'referma derrière eux dans un fracas sec, scellant le destin de la famille dans un silence de cathédrale.
